Peau Aime
Quoi de mieux qu'un peu de poésie !
What’s better than a little poetry !
PEAU AIME, 2026
vert_paysage
tu jaunis
tu rougis
tu bleuis
tu me souris
tu me séduis
tu me nourris
DOUCEURS URBAINES, 2007
des fleurs sur le bitume
on aura tout vu
I. LE CHIHUAHUA DE MAMAN
Le chihuahua de maman
avance en sautillant
ses fines baguettes
prêtes à rompre
il trottine fièrement
et gaiement
flairant ici et là
le passage de ses congénères
Quelle joie d'accompagner
cette dame savamment parée
quelques bagues en or
et une perruque mauve dernier cri
Arborant sa houppette
ajustée d'un élastique écossais
telle une crinière de lion péruvien
il franchit
triomphant
le fleuve
que forme l'eau du caniveau
de justesse il esquive
le chariot en fureur
d'un livreur de croissants
maman rouspète
où diable a-t-il été élevé, celui-là !?
Maman réajuste
l'écossais élastique
et son costume de scène
"très près du corps"
offert l'hiver dernier
par la concierge
après un voyage en Tanzanie
maman tricote et il jappe
maman s'arrête
consternée
Pam Pam Girl
petite otarie bien peignée
au pedigree florissant
arrière petite-fille d'Henriette
descendante de trois lignées directes de la Pompadour
s'il-vous-plaît
et Milwaukee,
un gros dur au poil hirsute
danseur de country à ses heures,
rivalisent de prouesses techniques
Leurs pirouettes canines
font rire les passants
intriguent les enfants
mais rarement les parents
encore moins leur propriétaire
les barbes fument
et s'ébrouent
les poils se dressent
et défrisent les moustaches
à qui la faute ?
à ce collier
trop fin ?
à cette laisse ?
trop lâche
des badauds épient
à l'affût
un cosmonaute traverse la rue
chargé d'un bac à sable
non loin
le grand concert reprend
dans un orchestre de klaxons
une horde de deux roues
et un nuage de poudre irisée
II. AMOR AMOR
Dans ma laverie que j'adore
je trouve souvent
des rêves
de Polonais insoumis
où les femmes chantent
des chants berbères
au milieu d'un champ de lierre
parfois de bières
tout dépend du dégrès
(c'est comme pour le linge)
Dans la moiteur odorante
une troupe de torchons
côtoie un bataillon de culottes
on échange un mot
une nouvelle
les dernières du coin
les têtes dodinantes
sous le bruit ronronnant
Des cubes en action
essorent et sèchent
inlassablement
interminablement
les dessous du quartier
les dessus de lit
fouettés
trempés
pliés
tordus
les taches se diluent
les silhouettes s'assouplissent
un air
immobile
parfumé d'une eau bleue
flotte près d'un hublot bouillant
un air
suspendu
qui s'étire peu à peu
encore
et encore
un programme
s'éxécute
impeccablement
encore
et encore
une âme en peine
s'exerce
la vitre en miroir
III. MARCHONS ! MARCHÉS !
Du persil dans les naseaux
une tête de veau
fait la causette
à un petit coeur déchiqueté
en pâte à sel
joliment repeint à la main
de part et d'autre de l'allée
le primeur déverse
des bonjours empressés
une voix rauque
vante les mérites de ses champignons
une autre
tonitruante
ceux de ses mandarines
un cornichon escorte
un bouquet d'aneth fraîche
et deux tomates frisées
des pommes blettes
jouent à saute-mouton près des cageots
Sur l'étal du poissonnier
les morceaux d'une baleine échouée
enfouis sous des rubans d'algues
s'étonnent de leur prochain sort
"Découpés en petits dés
un régal à poêler !"
un steak de thon
et dix bulots s'il-vous-plaît
et quelques crevettes roses
non loin
le traiteur italien
il expose dignement
sa longue moustache
taillée avec soin
deux gros parmesan
bien imposants
et quelques fines tranches
de jambon cru
mégot au coin
le fleuriste tournicote
Il enveloppe
en sifflotant
avec précaution
comme on lange un enfant
un bouquet de boutons rose odorants
les oeillets s'éveillent s'évaporent
les roses papotent papillonnent
le caddie grince
à deux pas
des charlottes rissolent
au centre d'un poelon géant
les barquettes du jour
détaillées en cassolette
attendent leur heure
je chipe un morceau de brie
tiède et parfumé
la cuisine du terroir
les odeurs de la rue
chatouillent les papilles
puis la foule peu à peu
se dissipe
s'évanouit
en douceur
Il est quatorze heures
IV. JARDINS PUBLICS
promenades digestives
et tranquilles
des images en arrêt
et le temps pour mobile
des véhicules en tout genre
à roulettes ou deux roues
des picotements
au bout des doigts
le long des orteils
les membres engourdis
et le regard pensif
je prends racine
maintenant
j'ai des bourgeons
et quelques feuilles
pointent derrière mon dos
au-dessous de mes oreilles
les tableaux se font
et se défont
un vieil homme s'attarde
sur un banc de pierre
son petit-fils
nourrit des moineaux
un coureur passe
le manège tout blanc
tourne
et valse
tout illuminé
le cochon sans tête
effraie les petits passants
un canard courtise
une boîte aux lettres écornée
des amoureux se blottissent encore
tout près de l'accordéon
près du chocolatier
un marchand de gaufres
dans le froid s'époumone
la vanille et la cannelle
réchauffent les coeurs
et les châtaignes grillées
poudrent les mains des gourmands
et le coin de leurs lèvres
un dalhia se fâne
un ballet de pigeons
effleure les dernières feuilles
dans le vent automnal
le coureur entame son dernier tour
V. INTERNET CHEZ SOI
Le réfrigérateur toussotte
son dos de ferraille le fait souffrir
une vraie boîte à musique
je feuillette les pages internet
à la recherche d'une machine à laver
en promotion
Une publicité apparaît
Un crédit à taux bas
idéal
immédiat
pour financer
et réaliser vos rêves
tous vos rêves
même les plus fous
un voyage à Venise
un autre dans les îles
ou
plus simplement
le revêtement de votre salle de bain
Des bruits sourds
d'autres moins
le voisin s'évertue
à planter son clou
Une nouvelle page
pleine de cases
et de portraits
de petits coeurs animés
et de messages instantanés
mensurations
révélations
questionnaire
et préférences
un oeil
ou deux
verts
non
un rouge et deux bleus
ou
mieux
un bleu, un vert, un noir
interchangeables
et qui clignotent la nuit
La théière piaille
et le carrelage te réclame
Que dois-je faire ?
La pièce s'éclaire
un homme au piano
une femme dans l'encadrement
Le couple se parle
pour la première fois de la journée
une ombre danse dans l'escalier
une autre dans la cour
à la démarche pesante
et vieillissante
Un théâtre silencieux
pour observations solitaires
et contemplations d'intérieurs
loin des préoccupations à venir
comme celles du lendemain
ou du lundi matin
un signal dans le ciel
une étoile
un avion
peut-être le vol Paris-Milan
LE JARDIN DES VOIX, 2006
JARDINS D'AILLEURS
ET D'AUJOURD'HUI
I. L'ENCLOS
Ils étaient trois
presque identiques
posés à la cime des cyprès
et poudrés jusqu'aux yeux
Ils étaient trois
presque identiques
Puis ont disparu
Un teint de lilas
des lèvres cerise
et des pommettes framboise.
Une tarte aux fraises
des violettes au sucre
et des sucettes grenadine.
Une farandole de rubans,
de douceurs et de saveurs
qui s'agitent au son du gramophone.
Telle une toupie endiablée,
la danseuse belle espagnole tourne
et tourne encore sous l'oranger.
Les froufrous de sa robe rhubarbe
frôlent la peinture défraîchie
de la chaise en bois.
Ses bracelets de pacotille
tintent gaiement au nez
du citronnier.
Ce dernier frémit,
un papillon bleu caresse la clôture.
II. LE CHEMIN
Des pas qui résonnent.
il y a ceux qui ferment les yeux pour mieux respirer
et d'autres que le soleil aveugle au point que leurs yeux pleurent
cette puissante odeur qui monte de la terre
un étrange parfum imprégné de végétaux et de fleurs,
un mélange de sève et de sueur
le long du sol brûlant
une horde de bourdons convoite fièrement une girafle indolante
poudre et poussière se mêlent
la négresse du cantal se tient au bras d'un pharaon
ils se souviennent de leur voyage
de leur combat et de leurs épices
comme d'un chant lointain
la clameur du port
l'ombrelle au vent
doucement se cambre
doucement se relève
la savane aussi a connu les pharaons
non loin de la palmeraie
avant que le désert n'existe
et qu'une grappe d'escargots ne colonise l'horizon
III. LE CARRE DES SIMPLES
Un soir de lune,
des friches accroupies
bercent une herbe haute
au grand air
A l'ombre du foin
les vagabondes polissonnes
frissonnent patiemment
des feuilles se froissent
entre elles
doucement
Un homme joue à cache cache
avec un cerf-volant
qui tournoit et rase en silence
une ancienne pagode malienne
Les belles vies de son enfance
défilent devant ses yeux
comme une nuée de moustiques
et picotent son coeur endormi
Un bambou entonne une complainte
le bleu des collines s'assombrit
couleur cendre
le cerf-volant s'échappe
La terre se referme sur l'homme
langoureusement
un jour passe
Des lucioles barbues picorent
joyeusement la mauve et le souci
les petits noeuds du dernier baiser
ondulent au pied de l'arrosoir
IV. LE COIN DES OMBRES
chant secret
légèrement ombragé
avant qu'on en ait perçu la plume,
un bruissement de soie
le vent agite les feuillages
Un oiseau, une buse peut-être,
un aigle crocodile
Son cri déchirant
parmi les brumes de la rosée
Un chou, à la mode de chez nous,
prend des allures exotiques
il se pavane avec une coiffe indienne,
tressée de mille plumes de paon
rou rouuu
roucoule-t-il
C'est le jour de la foire.
Les demoiselles bleues et le gros Napoléon se sont donnés rendez-vous
pour le spectacle du poisson clown au parc aquatique.
la foire, le cirque
masse grouillante
frôlement de nageoires
chatouillis et gazouillis
piaillements en tout genre
Près d'une fontaine ourlée de fougères,
le cirque se remplit de cris
des cris de pintades, des cris d'endives en furie
une huée d'algues vertes en délire
le rire moqueur d'une pie arrogante
des applaudissements de ouistitis-caméléons
une vraie pataugeoire
puis silence
un intrus est entré
c'est un menhir,
une nappe de pierre ancienne
l'imperceptible clapotement de l'eau
l'écoulement du ruisseau reprennent doucement leur cours
une boîte de fer sert de radeau de fortune à une mouche éperdue
V. LE JARDIN DES VOIX
ô voyageur de ces lieux nés de l'intelligence d'un jardinier
ordonner pour séduire
les allées de la curiosité
lignes mystérieuses
sinueuses
comme celles inscrites au creux d'une main
un coeur esthétique
suspendu à un fil d'argent
dont le curé ne voulait plus
il préférait marcher pieds nus
sur la mousse
le jardinier l'a donc recueilli
puis nourri
patiemment
amoureusement
jalousement
car l'épicier aime bien les graines
lui aussi
celles de nénuphar en particulier
le trophée des petits jardins blanc
parfois rose
les fleurs de fil, fragiles
qu'épingle les jours de fêtes
le jardinier à sa veste